Migrant-e-s : de la France vers l’Angleterre. Témoignage d’un salarié d’un port du nord de la France.

On a fait parvenir à l’AG Contre Toutes les Expulsions de Caen le témoignage suivant d’un salarié d’un port du nord de la France qui décrit les grandes lignes des dispositifs de contrôle mis en place pour empêcher les migrant-e-s de passer en Angleterre. Ce témoignage donne aussi une image de la situation, vue depuis l’intérieur d’un port de passagers et vécue par celles et ceux qui y triment.

De la France vers l’Angleterre, le périple des migrant.e.s :

Témoignage d’un salarié d’un port du nord de la France.

Introduction

Plusieurs années d’expérience dans le transport de passager.e.s de la France vers l’Angleterre m’ont confronté quotidiennement aux problèmes rencontrés par les migrant.e.s. D’Irak, d’Afghanistan, d’Éthiopie, du Soudan, de Syrie, (liste non exhaustive évoluant au fil des guerres successives générées par les puissances néo-colonialistes).. Leurs profils, contrairement à ce que les principaux médias et les militants d’extrême droite relaient dans leur propagande , sont très variés..

Je ne peux écrire ici qu’anonymement, étant tenu par le secret professionnel, et suis obligé d’omettre volontairement certains détails, liés à la sécurité des passager.e.s, car si je suis préoccupé par l’injustice et le sort qui est fait aux migrant.e.s, mon but est bien de dénoncer les mauvais traitements qui leurs sont infligés, de dénoncer la répression policière qui s’abat sur eux, et de faire en sorte qu’à la lecture de ce texte, vous soyez renforcé.e.s dans la nécessité de sensibiliser autour de vous sur ces problèmes, et d’en comprendre les rouages. Il est donc dans mon obligation de ne pas préciser certains dispositifs, qui ne concernent pas la répression des migrant.e.s mais sont là pour assurer la sécurité des passager.e.s d’aujourd’hui et de demain :la quasi totalité des ports de France ayant en effet reçu depuis longtemps des menaces d’attentats par les réactionnaires sectaires du groupe d’assassins nommé « Daesh »

Néanmoins, ce texte devrait il me semble être un des plus complets parus jusqu’ici sur les dispositifs de répression policière dans et autour des ports de France, À l’étranger et dans d’autres régions certains dispositifs peuvent peut-être légèrement varier, mais comme disait Victor Serge dans son Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression « Toutes les polices du monde utilisent sensiblement les mêmes techniques, et coopèrent entre elles » . Puisse ce témoignage contribuer à un monde où la Liberté de circulation et d’installation pour tou.te.s ne seraient pas des idéaux mais une réalité concrète.

Mon travail.

Il est comme les deux faces d’une même pièce de monnaie, on pourrait le résumer à ces deux mots : Accueil et Sécurité.

D’un côté, prendre des réservations, distribuer des tickets, accueillir et informer les passager.e.s, contrôler qu’il n’y a pas de problèmes de réservation ou de modifications de dernière minute, effectuer leur embarquement à bord. De l’autre, faire attention à leur sécurité. Cela va de distribuer de l’eau les jours de grande chaleur à pratiquer les premiers soins, et bien sûr à la vigilance permanente qu’il n’y a pas quelque chose qui ne va pas sous tous les sens que peuvent recouvrir ce terme, de la simple panne de véhicule, à la tentative d’infiltration de passager.e.s clandestin.e.s, jusqu’à la vigilance contre une éventuelle menace terroriste .

La direction

Elle est en liaison directe et permanente avec les services de police, de douanes, de la police aux frontières, de gendarmerie, de la sécurité privée du port, et sans doute de bien d’autres dispositifs. Elle se félicite d’être plus efficace qu’une partie de ses concurrents directs ou indirects dans l’interception des migrant.e.s, et pense que c’est un atout pour son image commerciale. En interne bien sûr, car pas certain que le slogan «  Ici on réprime des êtres humains » fasse abonder de nouveaux clients.

Comme toute hiérarchie, elle n’a que peu de considération pour ses employé.e.s, la plupart précaires, soumis.e.s à des horaires contraignants car au rythmes des escales, parfois très tôt les matins, parfois très tard en soirée en fonction de la saison. Elle rogne petit à petit les quelques acquis sociaux dont bénéficient les salarié.e.s, sous menace de non renouvellement de contrats, de baisses de salaires (au nom de la compétitivité- « emploi »…mais surtout de la compétitivité.) et de licenciements déguisés (départs anticipés en retraite de salarié.e.s en CDI -non renouvelés- ou transformés en de nouveaux emplois précaires dont elle peut annuler la reconduction en fonction de ses besoins).

Pendant plusieurs années, j’ai vu des dysfonctionnements techniques lui être signalés à plusieurs reprises, La seule fois ou ils ont été pris en compte c’est quand un accident entre un collègue à pied et un véhicule est finalement survenu : Plus d’un an après.

Les collègues, les syndicats, les différents services  et leur attitude face aux migrant.e.s, ?

Là ou je travaille, les gens sont plutôt humains, je ne sais pas comment c’est partout ailleurs mais je sais qu’il y a des réalités différentes dans d’autres ports. J’ai déjà entendu des propos racistes venant d’un supérieur hiérarchique au sujet de migrants attrapés, ce qui retardait le départ du navire(c’était lors d’un voyage de vacances que je prenais avec ma compagnie pendant mes congés.) Aucune réaction de ses collègues à l’instant T, mais difficile d’en dire plus pour autant.

Pour ce qui est de celles et ceux avec qui je travaille, je n’ai jamais constaté d’animosité envers les migrant.e.s. Quand un.e ou plusieurs se font intercepter, nous sommes assez interpellé.e.s par les risques qu’ils et elles prennent pour passer la frontière. Voir une personne transie de froid et terrorisée parce qu’elle vient de passer plusieurs minutes (heures?) dans un camion frigorifique à -20°C c’est une image qui me restera longtemps. Et puis, face aux migrants, notre rôle, est juste un rôle de vigilance, mais nous ne sommes pas payé.e.s ni mandatés pour intervenir,

Les syndicats de l’entreprise ont une attitude tout à fait indifférente vis à vis de la répression contre les migrant.e.s , à vrai dire ils sont, là ou je travaille assez indifférents sur beaucoup de sujets. Pas une fois ils n’ont tenté de mobiliser contre la loi travail de 2016 par exemple(pas même un tract national n’ a été affiché) Plusieurs salarié.e.s s’étaient pourtant réuni.e.s à des manifestations successives de la mobilisation.

Du côté de la sécurité privée, ça dépend des individus, beaucoup sont précaires, souvent saisonnier.e.s et font des heures très difficiles (plusieurs équipes se relaient, nuit et jour). Certain.e.s sont choqué.e.s de ce qui arrive (d’autant que c’est LEUR boulot de contrôler qu’il n’y ait pas de marchandises illégale ou non signalées, ou encore de personnes entrées clandestinement dans les camions de transport). Mais leur rôle ce n’est pas de mettre les gens en rétention, même si ils doivent vivre avec le fait que si (exemple du dessus) parfois ils sauvent des vies malgré eux, le plus souvent ils empêchent une personne de trouver sa terre d’asile. Je n’ai jamais pu leur demander comment ils et elles le vivaient.

Certain.e.s en revanche n’hésitent pas à se féliciter de « la prise », avec grand renforts de blagues plus que mal venues sur les personnes interceptées : Des convictions personnelles enclines aux idées d’extrême droite ? La déshumanisation intégrée par le travail au fil des années ? Impossible d’en savoir plus, sans doute l’un, l’autre ou les deux à la fois. Dans ce travail les différents services ne se côtoient pas vraiment.

La douane et la PAF (Police aux frontières) maintenant.

On les côtoie très souvent, parce qu’ils nous envoient régulièrement des profils de suspects de terrorisme envoyés par les services de police anglais. Ils ont la charge de contrôler tous les passeports extra-européens et des mineurs français ou étrangers, en plus de contrôles aléatoires. ils viennent donc très souvent nous demander des informations, et contrôler ces passager.e.s . Cela vient aussi du fait que pour chaque personne qui n’aurait pas dû être à bord, l’Angleterre impose à l’état français et/ou à la compagnie qui transportait la personne une amende de £2.000 (plus de 2.200 €) et évidemment, ça descend hiérarchiquement jusqu’au bas de l’échelle quand à la responsabilité de cette amende : Si un camion n’a pas été contrôlé on se tournera vers les agents de sécurités en service, si c’est un contrôle de passeport qui n’a pas ou été mal effectué on se tournera vers les agents du port chargés de l’accueil des passagers, et évidemment si c’est dans un véhicule dont vous avez vérifié l’identité des passagers, on regardera la liste d’escale de votre ordinateur de contrôle, et la faute retombe sur vous si le véhicule ou le passager n’a pas été contrôlé par la douane.

Là aussi on rencontre des personnes très diverses, certains sont bien droits dans leurs rangers du fait de réprimer des êtres humains qui fuient des guerres civiles ou impérialistes, d’autres font leur métier humainement avec une certaine culpabilité parfois. Bien sûr ils restent malgré tout des rouages dans ce système répressif, qu’ils en aient conscience ou non.

Deux exemples me viennent en tête : Une année, au mois de Novembre, des agents de la PAF ayant intercepté des migrants les avaient fait marcher jusqu’à la sortie de la zone sécurisée du port, sous la pluie battante et les bourrasques « pour ne pas mouiller nos sièges » tandis qu’eux roulaient derrière au ralenti, (il faut savoir que cette zone fait plusieurs kilomètres de long). Ça en dit déjà long sur la mentalité de ces agents.

En revanche j’ai aussi le souvenir de deux douaniers me disant «  On devrait laisser passer ces gens, ils ne veulent de mal à personne, et ne veulent pas rester ici, pourquoi on nous colle pas plutôt à surveiller l’évasion fiscale et les trafics ? » .

Les dispositifs « invisibles », la ville comme bunker.

Outre douanes, PAF et Sécurité privée, somme toute des dispositifs « classiques », pas spécialement plus présents à l’encontre des migrants que pour le contrôle du bon déroulement des opérations portuaires, il existe des dispositifs plus difficiles à détecter et pour cette raison, les plus utiles à la répression contre les migrant.e.s, ils n’ont à ma connaissance été mis en place que depuis le début de l’exode massif de ceux-ci vers l’ Europe.

DISPOSITIFS MATÉRIELS

1) Les caméras, les grilles.

Elles surveillent toute la zone du port, et ses alentours, elles sont inaccessibles car placées sur les lampadaires les plus hauts à l’intérieur de la zone sécurisée, dont le « mât » est recouvert de fils barbelés pour empêcher toute volonté de les atteindre. Elles sont également orientées vers les grilles extérieures longeant le port, vers la plage, et la mer en cas de tentative d’infiltration par cette voie.

2) Le scanner à camions.

Ultime dispositif avant embarquement, il permet en une heure de scanner l’écrasante majorité des camions de frêt et autres véhicules de transport (bus, remorques seules, y compris les convois exceptionnels transportant des mobiles home, et les camping car sans conducteurs embarqués par les dockers). Ce dispositif est très coûteux, raison pour laquelle il n’est pas utilisé tout au long de l’année, mais seulement dans les périodes d’afflux de camions (l’après haute saison estivale). Néanmoins ce dispositif est quasiment infaillible, car complété par un contrôle de gendarmerie en cas de doute).

3) Les plaques d’égouts

Beaucoup plus anecdotiques, elles ont été soudées après la révélation par la presse d’une tentative infructueuse d’infiltration de migrant.e.s dans un autre port de France.

DISPOSITIFS HUMAINS

1) Les patrouilles de véhicules banalisés.

Tout le long de la grande route qui mène vers le port circulent des voitures banalisées, sensées repérer les migrant.e.s cherchant à atteindre la ville,puis le port, impossible de savoir à quelle fréquence, je n’ai connaissance de ce dispositif que part une note à usage interne adressée aux salarié.e.s sensée nous « rassurer sur la crise des migrant.e.s » en vérité certainement destinée à rassurer les passager.e.s chez nous vis à vis des problèmes que rencontre les concurrents.

2) Les « RG » ou des agents en civils.

Aux alentours du port, dans la ville, ils surveillent dans l’ombre : Abris de bus, terrasse de cafés, certaines rues ou les camions font fréquemment des arrêts (et ou les migrant.e.s tentent de grimper), stations services et bien d’autres « points de cache » ou les migrant.e.s ont l’habitude d’attendre l’arrivée du navire. Difficile de savoir combien d’équipes ils sont, il faut juste savoir qu’ils ont contribué à la plupart des actions de répression contre les migrant.e.s.

EN ANGLETERRE :

Les dispositifs anglais sont sensiblement les mêmes que dans le port ou je travaille, ils sont juste encore plus massifs, TOUT est recontrôlé une seconde fois. Une seule chose est notable, tout.e migrant.e intercepté-e dans la zone sécurisée des ports anglais n’est pas encore considéré comme ayant atteint le sol anglais, Cela permet aux gouvernements successifs de verser dans la démagogie sécuritaire et anti-UE jugée responsable de l’immigration illégale par une partie de l’opinion publique anglaise, tout en continuant à attirer la source de main d’œuvre à bas coût potentiel utile aux capitalistes anglais que représentent les migrant.e.s.

Il est donc extrêmement compliqué pour les migrant.e.s de parvenir à franchir le système de sécurité portuaire, renforcé par les suites de l’état d’Urgence en France. Les chiffres sont éloquents : Pour plusieurs centaines de tentatives de passage de la France vers l’Angleterre, seuls quelques migrant.e.s réussissent à atteindre leur destination. Les exemples cités ici sont locaux mais les dispositifs sont plus ou moins les mêmes partout en France, et à de rares exceptions en Europe. Il est donc primordial pour tou.te.s celles et ceux qui veulent sensibiliser sur les conditions de vie et de périple des migrant.e.s, de prendre connaissance de l’ampleur des dispositifs de répression matériels et humains mis en place pour les empêcher de franchir la frontière maritime anglaise.

 

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