2 témoignages ACIDES sur le fonctionnement intérieur de l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA)

Nous publions aujourd’hui 2 témoignages directs sur le travail au sein de l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides. Ils ont été écrit par une ancienne salariée de l’Office, d’abord désillusionnée, puis critique et finalement démissionnaire. Le premier témoignage date de 2013, bien qu’un peu ancien, il garde malheureusement son actualité. L’autre a été écrit tout récemment, comme contribution à un film documentaire en cours de réalisation et rassemble d’autres souvenirs de l’époque où l’auteure était « officier de protection » à l’OFPRA.

Ces 2 témoignages, terribles mais instructifs, ont été trouvés sur le « blog médiapart » de l’auteure (https://blogs.mediapart.fr/celine-aho-nienne/blog/).

Pourquoi il ne faut pas demander l’asile politique en France (2013)

J’ai travaillé 2 ans en tant qu’officier de protection. J’avais 25 ans et je décidais du destin des demandeurs d’asile de pays où je n’avais jamais mis les pieds : Sri Lanka, Tibet, Chine, Mongolie, Pakistan, Inde, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Afghanistan…

La maigre documentation mise à disposition par l’Office ne me suffisait pas pour me rendre compte de toute la complexité, de la magie, du ciel tourmenté de chaque pays. Comment imaginer ces contrées exotiques lointaines devant son écran d’ordinateur affichant honteusement une page de recherche « google » ? L’Office ne s’en souciait guère. On avait tous un diplôme universitaire, écrit une thèse sur tel ou tel pays, effectué des stages à l’étranger, parfois même un conjoint étranger. Voilà sur quoi était fondée notre légitimité. Nous étions de jeunes diplômés et nous devions être des « officiers », de bons petits soldats…

J’avais face à moi des demandeurs d’asile, des hommes et des femmes qui avaient traversé la vie et vécu l’exil de leur pays pour des raisons politiques ou économiques. L’Office voulait que je les trie. Ceux qui venaient en France pour le premier motif pouvaient prétendre au statut de réfugié (carte de séjour de 10 ans) ou à la protection subsidiaire (carte de séjour d’1 an renouvelable). Ceux qui étaient des migrants économiques devaient être déboutés. Je devais, après sélection de leur dossier écrit, les interroger au cours d’un entretien confidentiel.

Je ne disposais que de 2 heures pour découvrir la « vérité ». Tel un médecin face à son patient, il fallait diagnostiquer la maladie : imaginaire ou réelle ? Motif du départ du pays : politique ou économique ? La scène pouvait paraître ridicule : une jeune fille, qui n’avait pour CV que son diplôme fraichement décroché, tapant sur son clavier les réponses d’un homme âgé au sourire usé. Feriez-vous confiance à une étudiante de première année de médecine pour vous dépister un cancer ? Le tic-tac de l’horloge indiquait le compte à rebours : il vous reste 50 minutes pour me prouver que vous êtes malade et que je peux vous sauver.

Selon leur niveau de français, les interprètes traduisaient plus ou moins fidèlement mes questions. J’étais tiraillée de mille doutes. Comment instaurer un dialogue de confiance par l’intermédiaire d’un tiers ? Comment juger de la spontanéité des réponses avec une traduction non simultanée ? Plus pragmatiquement, comment une question aussi courte en français pouvait être aussi longue en tamoul ? Ma perplexité n’avait cessé de grandir depuis  le jour où j’avais surpris l’interprète tibétaine en flagrant délit. Elle soufflait aux demandeurs d’asile interrogés les bonnes réponses lorsqu’elle traduisait. Comment lui en vouloir, quand pour vérifier la nationalité des Tibétains, l’Office me demandait de leur faire dire en chinois quelques mots comme « école » ou « livret de famille » ?

Lorsque je remontais dans mon bureau, je travaillais sur le document informatique. J’étais seule face à mon écran d’ordinateur. Personne n’avait relu ou signé de procès-verbal. Le demandeur d’asile avait effectué une déposition de son récit, sans avoir vérifié son contenu.

Je devais donc proposer une décision positive ou négative, qui changerait définitivement le destin du demandeur d’asile. L’Office ne me donnait pas le temps de la réflexion ou de la concertation avec mes collègues. On m’avait engagée en CDD pour « faire du chiffre ». Cette fois-ci, le tic-tac de l’horloge s’appliquait à moi en m’indiquant le compte à rebours : il me restait 60 minutes pour décider du sort du demandeur d’asile. Mes collègues m’assuraient qu’avec l’expérience, j’acquerrais un don indispensable à notre métier : l’intime conviction. Ce sentiment indescriptible ressenti lorsqu’un demandeur d’asile ment.

Ce compte à rebours était devenu une obsession. Il fallait toujours faire plus de chiffre. L’instruction d’une demande d’asile, d’une moyenne de 18 mois, était trop longue. L’Office ne prenait plus le temps de convoquer les demandeurs d’asile pour les entendre. On les déboutait sans entretien. Le tri était devenu rude. Etrangement, l’Office s’en remettait totalement à mon jugement éclairé pour les rejets. Je n’ai jamais été convoquée pour discuter du cas d’un patient que j’avais étiqueté « malade imaginaire». Jamais.

Les demandeurs d’asile n’avaient plus le droit à l’erreur lorsqu’ils remplissaient leur livret administratif. Si leur récit écrit était constitué de quelques brides décousues, je devais rejeter leur dossier pour « propos sommaires et peu détaillés ». Si leur récit relatait une énième rixe entre opposants politiques, je devais les débouter pour « propos stéréotypés et impersonnels ». Je devenais une machine à rejet et je parcourais inlassablement le dictionnaire des synonymes à la recherche de termes négatifs pour motiver le refus : insuffisamment explicite, incohérent, arguments sans grande conviction… J’oubliais que ces mots arriveraient par courrier à une personne qui les lirait les larmes aux yeux.

Selon les pays, l’octroi du statut de réfugié était plus ou moins accessible. Les Tibétains ? Niveau de difficulté 1/10. Ils articulaient quelques mots en chinois et plaçaient des noms de ville sur la carte : réfugié politique. Une personne âgée tamoule de sexe féminin ? Niveau de difficulté : 2/10. Entre collègues, on appelait cela « une vieille isolée en cas de retour au pays. » Des jeunes Tamouls ? Niveau de difficulté : 5/10. Le contexte de conflit ethnique était délicat. L’Office avançait prudemment. Les Arméniens ? Niveau de difficulté : 10/10. L’Office avait récemment classé l’Arménie en tant que pays sûr. Les Bangladais ? Niveau  de difficulté 100/10. Les accords devaient être approuvés par le chef et par le grand chef. Les demandeurs d’asile n’étaient pas égaux entre eux. Leur parole ne se valait pas.

L’Office était reconnaissant envers ses bons petits soldats. Ceux qui atteignaient leur chiffre étaient gratifiés d’une prime ou d’un nouveau CDD. Les nouveaux arrivés en tremblaient. C’est à ce moment que j’ai postulé pour être mutée à l’antenne de Basse Terre, en Guadeloupe. Je changeais de continent, loin du grand froid de Val de Fontenay, pleine d’espoir.

Les demandeurs d’asile haïtiens m’ont tourmenté l’esprit. Le terrible tremblement de terre avait eu lieu quelques mois plus tôt. Dans les cases correspondant à leur état civil, des écritures enfantines traçaient le mot « décédé » derrière : père, mère, fratrie, conjoint, enfants. Le mot « décédé » était répété autant de fois qu’il y avait eu de proches morts. Ils me déclaraient qu’ils ne voulaient pas repartir en « Haïti chérie », car ils y étaient devenus orphelins. La mer turquoise brillait dans le reflet de la fenêtre et j’avais froid.

Ils invoquaient le tremblement de terre et je leur répondais que leur demande d’asile ne correspondait pas au champ de la Convention de Genève. Ils ne mentaient pas. Ils n’essayaient pas d’échapper à mes questions. Ils n’avaient appris aucun texte par cœur. Ils étaient désespérément honnêtes, comme s’ils s’attendaient humblement à être récompensés par le Ciel. Or, en disant la vérité, leur dossier serait vite rejeté, ils auraient peu de chance en cas d’appel devant la Cour Nationale du Droit d’Asile et leur carte de séjour provisoire ne serait pas renouvelée. Ils deviendraient alors expulsables. Comprenaient-ils cela ?

Je me rendis compte que je voulais qu’ils me racontent des histoires, entrant correctement dans des critères juridiques. Moi qui, quelques mois auparavant, suppliais les Bangladais de m’épargner leurs récits politiques achetés à la hâte dans une ruelle de Paris. J’avais la vérité, la mort de leurs proches, le traumatisme lié à ces lieux où chaque pierre leur rappelait le visage d’un être aimé. Et pourtant, ils continuaient d’appeler leur pays « Haïti chérie ».

Puis, mon esprit a plié sous le poids des visages des fantômes. L’Office ne m’avait pas préparée à cela. Rien n’avait été prévu pour les cauchemars des bons petits soldats. Haïti était une terre ensorcelée qui me fascinait jusque dans mes nuits. Je revoyais ce père caresser pudiquement les photos de ses enfants décédés. Je m’inquiétais pour cette mère qui vivait seule dans un container près du port. Je repensais à cette jeune fille terrorisée par des sorts vaudous, qui avaient sauté la mer pour la poursuivre jusqu’en Guadeloupe. Comment leur dire que leurs souffrances ne leur permettraient jamais d’obtenir la protection de la France ? Que le vaudou et autres récits magiques n’étaient pas considérés comme des persécutions ? Imaginaire ou réelle, leur maladie était bien là. Cette fois-ci, j’étais impuissante et mon « intime conviction » ne me servait plus à rien.

L’asile politique n’était qu’une roulette russe. Je démissionnais.

Pourquoi il ne faut pas révéler la doctrine de l’OFPRA (2018)

J’avais tourné la page de l’OFPRA quand Clio Simon m’a contactée pour son projet de film. Je n’étais pas sûre de pouvoir l’aider. J’avais déjà écrit ce que j’avais à dire dans un article « Pourquoi il ne faut pas demander l’asile politique en France ». Et puis cela faisait déjà plus de cinq ans que je n’étais plus un bon petit soldat. Elle m’a rassurée : « Ce n’est pas les faits précis qui m’importent mais les souvenirs que tu en as. » Cette phrase ne m’a pas quittée et je lui ai écrit le texte qui suit :

Je me souviens de mon premier jour à l’OFPRA. A l’accueil, la secrétaire me tend un badge et me dit : « Portez-le de suite. On pourrait vous confondre avec les autres, les demandeurs d’asile ». Je ne capte pas de suite puis je comprends qu’elle fait référence à mon faciès étranger.

Le premier entretien auquel j’assiste est celui d’une Arménienne qui prétend avoir été persécutée en Russie. Mon collègue procède à un véritable interrogatoire sur la géographie du pays. Comme elle n’arrive à répondre à aucune question, il ne prend pas le temps d’écouter son récit. Sa logique est implacable : si elle ment sur sa provenance géographique, pourquoi étudierait-il son dossier ? Pour lui, c’est évident, sans faille. Sur le trajet du retour dans le RER, je décroche mon badge. Le wagon est rempli de demandeurs d’asile. A présent, rien ne me distingue d’eux. Mon estomac se noue. Je me mets à apprendre par cœur les stations de la ligne A, de peur que mon collègue n’émette des doutes sur ma nationalité. Je ne sais pas pourquoi, au lieu de me visualiser à la place de l’officier de protection, je me suis projetée dans les traits de la demandeuse d’asile.

Pendant deux mois, j’observe les entretiens de mes collègues. C’est un apprentissage sur le tas, par imitation des pratiques. On nous apprend à poser des questions objectives : sur la géographie, sur la chronologie des événements politiques, sur les noms des personnalités… Cela permet de vérifier la cohérence des propos du demandeur d’asile. Mais au final, on porte assez peu d’intérêt à la véracité des déclarations. Ce qui compte c’est la conviction avec laquelle il formule ses réponses. Pour accorder le statut de réfugié, on ne se demande pas : « Est-ce une histoire vraie ? » mais «Ai-je été convaincue ? Est-ce qu’il m’a convaincue ? » Mon chef me répète souvent : « Fie toi à ton intime conviction, ce sentiment indescriptible ressenti lorsqu’un demandeur d’asile ment ».

Très vite, je me rends compte que j’ai peu voire aucun moyen de vérifier les faits allégués par un demandeur d’asile. Je n’ai pas le temps d’effectuer des recherches documentaires pour recouper les informations. Non, tout cela est trop chronophage et le temps est précieux. J’ai été embauchée pour déstocker. Je dois rendre deux décisions par jour. Le renouvellement de mon CDD est conditionné par l’impératif de faire « mon chiffre ». Un rejet est très rapide à rédiger. C’est un « copier-coller » : « Les déclarations de l’intéressé sont demeurées vagues et stéréotypées ». Contrairement à un accord pour lequel il faut rédiger un argumentaire construit. L’intime conviction sied mieux aux rejets.

La Convention de Genève figure sur chacune de nos décisions. Elle nous permet de croire que nous faisons preuve d’objectivité dans le traitement des demandes d’asile. Grâce à elle, nous sommes des techniciens spécialistes, des agents de l’Etat au pouvoir discrétionnaire. Elle nous rassure sur notre légitimité à juger la vie des demandeurs d’asile. En son nom, je questionne des hommes et des femmes éprouvés par l’exil de leur pays. Je les remets en cause, moi, du haut de mes vingt-cinq ans et de ma suffisance administrative. Je les trie « objectivement ». Ceux qui viennent pour des raisons politiques peuvent prétendre au statut de réfugié. Ceux qui viennent pour des raisons économiques doivent être déboutés. Il y a les « bons réfugiés » et les autres.

L’article premier de la Convention de Genève stipule que « le terme « réfugié » s’applique à toute personne qui craint avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques ». 

Je m’interroge. Comment peut-on mesurer la rationalité d’une crainte ? Celle-ci peut être rationnelle pour certains et irrationnelle pour d’autres. Qu’est-ce qu’une persécution ? Je reçois des demandeurs d’asile sincèrement convaincus d’être victimes de sorts vaudous, handicapés par des traumatismes physiques et psychologiques. Pour autant, la France ne reconnait pas la magie noire comme constituant une persécution au sens de la Convention de Genève. 

La deuxième partie de la définition du réfugié est très précise. Un certain nombre de critères sont énoncés : race, religion, nationalité, groupe social, opinion politique. Autant de petites cases dans lesquelles la vie des exilés doit se plier. Un collègue a l’habitude de dire qu’un bon réfugié est un réfugié déjà mort. 

A l’OFPRA, nous nous cachons derrière la Convention de Genève en l’érigeant comme un texte juridique sacré. Or, ce n’est pas un texte juridique. C’est le fruit de négociations entre des états qui ont imaginé, inventé, fantasmé l’image du réfugié dans le contexte de la Guerre Froide. Les pays signataires ont construit la définition du réfugié comme étant un individu persécuté par un régime totalitaire. Ils ont écarté la question des violences économiques, des persécutions liées au sexe ou à l’orientation sexuelle des victimes…

Mes collègues ne nient pas mon point de vue, parfois même ils le partagent, mais ils s’empressent aussitôt de refermer la brèche qui vient troubler le confort de leur routine tranquille. Ne dit-on pas : « On peut réveiller quelqu’un qui dort mais pas celui qui fait semblant de dormir ? » 

Ils préfèrent croire qu’ils possèdent un pouvoir discrétionnaire. Ils suivent l’unique route tracée par la hiérarchie, en pensant qu’ils l’ont choisie. En réalité, leur champ des possibles est réduit au champ des possibles décidé par l’OFPRA. Mais tant que ces deux éléments se confondent, le mirage du pouvoir discrétionnaire est rendu possible. Pour que cette illusion dure le plus longtemps possible, ils évitent de contredire leur hiérarchie. Ils se comportent comme de bons petits soldats, car au fond d’eux ils savent qu’ils ne disposent pas du pouvoir d’imposer le respect de leur décision à leur chef. Tel est le gage de la durée du mirage.

Au bout d’une année, j’arrive à la conclusion que l’OFPRA est une immense fiction juridique collaborative. Il y a des pratiques imitées, des automatismes partagés, une représentation commune de la figure du « bon réfugié ». C’est la « doxa » : reconnaitre un réfugié repose sur le mode de l’évidence pour tous. La doctrine de l’OFPRA forme l’inconscient d’une formation professionnelle : un bureau des réfugiés imaginaires.

Je commence à devenir amère quand je réalise que les demandeurs d’asile ne sont pas égaux entre eux.  La doctrine énonce que le degré d’exigence pour obtenir l’asile politique varie selon la nationalité du demandeur. Sur une feuille, je trace un graphique avec quelques données pour démontrer ma thèse. Je le montre à mon chef. Il le contemple en silence, sans me contredire, sans me rassurer. Je comprends alors que j’ai raison.

C’est à ce moment que je décide de m’exiler à l’antenne de l’OFPRA à Basse-Terre, en Guadeloupe. C’est le choc avec Haïti : les orphelins du séisme et leurs fantômes. Rien n’est prévu pour les cauchemars des bons petits soldats. Mon intime conviction ne me sert plus à rien. Je ne veux plus participer à cette fiction. Je démissionne. 

Je n’ai qu’une idée en tête : revenir. Trois mois plus tard, j’atterris sur Grande Terre au Centre de Rétention  Administrative des Abymes. Le CRA est une prison où l’on enferme les sans-papiers en attente de leur expulsion. C’est désormais mon nouveau lieu de travail. Je suis accompagnatrice juridique pour la Cimade, association de défense des migrants. La Guadeloupe est le premier département français à reprendre la reconduite à la frontière des Haïtiens après le séisme. Une épidémie de choléra sévit à Port au Prince. Le Préfet ne s’en soucie guère. Haïti n’est qu’une île sur une carte pour lui. 

Je dois faire valoir les droits des retenus auprès des juridictions compétentes. Sont-ils parents d’enfants français ? Français eux même ? Quelles ont été leurs conditions d’interpellation ? Je dois faire vite car les avions pour Haïti et les bateaux pour la Dominique partent tous les jours et aucun recours juridique n’est suspensif. 

Je travaille une année entière, sans jamais déposer de demande d’asile dilatoire auprès de l’OFPRA. Je me rends compte que j’ai dû mal à en parler… C’est juste après Noël. La capitaine de police entre dans mon bureau sans frapper et avec un sourire narquois, elle me lance : « Je crois que vous n’en avez plus pour longtemps ». Je lis le fax qu’elle me tend : « Vous êtes convoquée devant la Commission de déontologie de la fonction publique pour incompatibilité de vos fonctions professionnelles antérieures et actuelles. » La phrase est brute, sans de formule de politesse. 

J’arrive à Paris dans un immeuble de verre et d’acier. Une dizaine de hauts fonctionnaires me scrute. La DRH de l’OFPRA a énoncé son réquisitoire en mon absence. Je ne sais donc pas ce qui m’est reproché. J’étale mes attestations sur le bureau : des lettres d’avocats, de responsables associatifs, du pasteur de la Guadeloupe garantissant mon intégrité morale. Très vite, je comprends que ça ne les intéresse pas. Le Président dit : « Vous connaissez parfaitement le système de l’OFPRA, vous y avez travaillé pendant deux ans. Aujourd’hui, vous pourriez fournir aux clandestins des tuyaux. Vous pourriez les aider à contester les décisions de l’administration. Vous pourriez… » Je ne saisis toujours pas. Quels sont mes crimes ? Pourquoi emploie-t-il des verbes conjugués au conditionnel ? Suis-je accusée de délits hypothétiques ? 

Comme je ne capte vraiment pas, quelqu’un assis à la droite du Président se penche vers moi : « Ce qu’on essaie de vous faire comprendre, c’est que vos fonctions professionnelles actuelles posent un réel souci étant donné votre passé d’officier de protection. La Guadeloupe est une petite île. Vous comprenez ? » 

Quand on travaille dans la fonction publique, que l’on soit fonctionnaire ou contractuel, l’Etat a un droit de regard sur votre parcours professionnel pendant trois ans. Il peut s’opposer à n’importe quel autre boulot que vous avez. C’est écrit nulle part sur le contrat de travail. C’est une règle tacite. 

Le 15 février 2012, c’est la seule date dont je me souvienne exactement. La capitaine de police brandit une lettre : « Je viens de recevoir la décision. Prenez vos cliques et vos claques. Partez de suite ». La sentence tombe comme un couperet : « Interdiction de tout contact avec des demandeurs d’asile et le personnel de l’OFPRA en Guadeloupe pendant une durée de trois ans. » 

Cette sanction me fait comprendre que je n’aurais pas dû chercher à comprendre la doctrine de l’OFPRA. Cela ne regarde pas les bons petits soldats.

A travers le hublot de l’avion qui me ramène en métropole, l’île n’est plus qu’un point flottant sur l’horizon. Les nuages se referment sur mes souvenirs. L’administration a décidé de mon destin, comme j’ai décidé de celui de centaines de demandeurs d’asile.

Céline Aho-Nienne

ofpra

 

 

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