Toulouse : l’arbitraire au quotidien contre les Mineur-e-s Isolé-e-s africain-e-s

Repris du site d’infos militantes de Toulouse « IAATA » (https://iaata.info/). Un recueil de différents textes et témoignages directs sur le traitement ahurissant réservé aux mineur-e-s isolé-e-s africain-e-s en Haute-Garonne.

SAAMENA à Marseille, SAEMIE à Bordeaux et à Pau, MMIE à Rennes, DEMIE à Paris, PEMIE en Seine-Saint-Denis, DDAEOMIE à Toulouse… Les dispositifs d’exception se multiplient et se ressemblent. Créés par les départements dans la foulée de la circulaire Taubira en 2016, ces centres où aucun-e français-e ne rentre n’ont qu’une raison d’être : faire des mineur-es isolé-es étranger-es – protégé-es par la Convention internationale des droits de l’enfant – des sans-papiers comme les autres. Et réserver l’Aide Sociale à l’Enfance aux nationaux… ou aux plus blanc-hes des étranger-es.

A Toulouse, ce racisme d’Etat prend la forme d’une interminable garde à vue dans les locaux du DDAEOMIE (Dispositif Départemental d’Accueil, d’Evaluation et d’Orientation des Mineurs Isolés Etrangers, ouvert depuis le 4 juillet 2016), où des éducateur-ices qui n’en ont que le nom font subir jusqu’à dix interrogatoires à charge à celles et ceux dont le seul crime est d’avoir survécu à l’enfer migratoire. Enfermé-es, les jeunes parlent de « libération » quand, au bout d’une dizaine de jours, ils et elles sont mis-es à la rue, allégé-es de leurs documents d’identité, avec une « suspicion de majorité » entraînant un classement sans suite.

Le parquet de la Haute Garonne n’hésite pas à poursuivre les jeunes qui contestent cette décision auprès de la juge des enfants – et qui gagnent. Accusé-es d’ « escroquerie à l’aide sociale à l’enfance », il n’est plus rare de les voir partir à la maison d’arrêt de Seysses exécuter de courtes peines en forme d’avertissements lancés à celles et ceux qui, dehors, trouvent encore le courage de se battre au sein du collectif AutonoMIE.

Les jeunes ressortissant-es d’Afrique subsaharienne et francophone se retrouvent en première ligne de la guerre aux migrant-es à laquelle se livre le département de la Haute Garonne. En réponse, la solidarité est notre seule arme.

Pour que celles et ceux que l’on pille là-bas ne soient plus mis-es à la rue ici ;

Pour que le Conseil Départemental de la Haute Garonne cesse de confondre protection de l’enfance et gestion des flux migratoires ;

Pour que le DDAEOMIE ferme ses portes et que rien ne le remplace ;

Pour la solidarité avec les victimes du racisme d’Etat ;

Contre la négrophobie, contre le néocolonialisme, contre la Françafrique ;

Contre les lois d’exception ;

Contre toutes les prisons (DDAEOMIE, CRA, Maisons d’Arrêt…) ;

On achève bien les mineur·es isolé·es étranger·es

L’Etat français a un problème avec les mineur·es isolé·es étranger·es. Avant d’être des étranger·es, ce sont des mineur·es, à ce titre protégé·es par la Convention internationale des droits de l’enfant que la France a promulguée il y a maintenant 28 ans. Alors, pour faire de ces enfants des sans-papiers comme les autres, l’Etat n’hésite pas, depuis juillet dernier, à les enfermer dans des centres, les DDAEOMIE, où des éducateur·ices zélé·es ont pour mission de déclarer majeur·es au moins 80% d’entre elleux. Et pour cela, toutes les méthodes sont bonnes : interrogatoires, menaces, humiliations, comptage de dents, test osseux… Si bien que ces jeunes, qui ont survécu à l’enfer de la traversée, deviennent en France des candidat-es au suicide. Jean, 16 ans, originaire du Cameroun, a accepté de témoigner.

Les faits rapportés dans cet entretien peuvent choquer. Ils sont malheureusement confirmés par les témoignages de plusieurs dizaines de jeunes qui luttent au sein du collectif AutonoMIE pour faire reconnaître leurs droits.

– Est ce que tu veux te présenter un petit peu et nous dire comment ça s’est passé quand t’es arrivé à Toulouse ?

Je suis arrivé d’Espagne. J’ai pas voulu rester là bas, parce que je voulais pas rester quelque part où je comprenais pas la langue. La destination dès le départ pour moi c’était la France, parce que c’est tout bête mais moi on m’a toujours appris que c’était le pays des droits de l’homme, une terre d’asile. C’est cette image que j’avais de la France.

Ce qu’il faut savoir c’est que je suis venu avec un ami, qui est mort pendant la traversée. Je suis arrivé en gare Matabiau, je connaissais personne. Tout était différent pour moi, je voyais plein de gens… C’est pas comme en Afrique quoi, tout le monde va a ses activités, personne se salue. J’avais un peu peur de parler aux gens. J’ai rencontré une dame, une Centrafricaine, j’ai raconté ma situation. Elle m’a dit que j’avais la possibilité d’aller au Conseil Général. Elle m’y a conduit, et là-bas ils m’ont dit qu’ils venaient de créer un organisme, le DDAEOMIE. Je suis arrivé au DDAEOEMIE quelques jours après son ouverture.

En juillet dernier, le Conseil Général de la Haute Garonne annonce qu’il va déléguer à un organisme privé la sous-traitance de ce qu’il faut bien appeler le tri des mineur·es isolé·es étranger·es. Le DDAEOMIE, Dispositif départemental d’Accueil, d’Evaluation et d’Orientation des Mineurs Isolés Etrangers, ouvre ses portes le 4 juillet 2016. Géré par l’ANRAS, une association nationale conventionnée par l’Etat, le fonctionnement du centre présente de troublantes similitudes avec celle d’une garde à vue : les jeunes y sont enfermé-es et auditionné-es à de multiples reprises dans une enquête menée exclusivement à charge. 85% des jeunes en sortent avec une « suspicion de majorité« , permettant à l’Etat de les mettre à la rue. Plus de 180 adolescent-es ont ainsi été abandonné-es à leur sort en Haute Garonne depuis la création du DDAEOMIE.

– C’était cet été ?

C’était le 13 juillet, si je me rappelle bien. Je suis arrivé le 11. Ce qui était un peu bizarre, c’est que directement le jour où t’arrives ils commencent à te poser des questions. Je m’attendais pas à ça.

– Est-ce qu’ils t’ont dit qu’ils allaient évaluer ton âge ?

Non ils m’ont rien dit. Je pensais que c’était juste pour évaluer mon parcours. Mais la manière de me poser des questions… C’était comme un interrogatoire de police en fait. Comme si j’avais fait quelque chose. C’est le ressenti que j’avais en fait. Tous les jours il fallait qu’on te repose la même question. Mais moi je venais de vivre quelque chose qui était très dramatique. Je suis venu avec un ami que j’ai vu mourir. On s’occupait pas de moi, de ce que j’avais pu traverser. Je suis arrivé et j’ai été directement interrogé. Plusieurs fois.

« Comme une prison »

J’étais stressé dans cet environnement, j’arrivais plus à dormir, je me sentais de plus en plus mal. Au bout de trois jours comme ça je leur ai dit que je me sentais pas bien, que j’arrivais pas à dormir, que j’avais des images du trajet qui revenaient tout le temps…

Trois jours plus tard, un dimanche, en allant au Flunch, j’ai perdu connaissance au milieu de la route. Ca n’allait vraiment pas. C’est comme ça que j’ai été amené aux Urgences à Purpan.

– C’étaient quoi les questions qu’ils te posaient plusieurs fois par jour ?

Ta date de naissance, le nom de ton père et de ta mère, par quelles villes t’es passé pour venir, il fallait tout savoir en fait. Parfois on peut te dire des choses comme : tu parles pas comme un mineur, tu parles trop bien pour un mineur. Ils ont dit aussi que j’étais trop timide, trop réservé dans mon coin, que je me mélangeais pas trop au groupe, comme si j’avais des choses à cacher. Mais vu mon parcours, vu tout ce que j’ai traversé, je vais pas arriver là et parler à tout le monde !

Là-bas moi j’ai l’impression qu’ils ont que des clichés dans la tête en fait. Si tu parles bien français par exemple, t’es pas mineur. Je sais pas comment un mineur camerounais est censé parler. Je sais pas, il faut être bête peut-être.

« T’as l’impression que c’est un jeu pour eux. »

Ils s’en foutent du parcours que t’as pu avoir, leur problème c’est de trouver une petite raison pour prouver que t’es pas mineur. C’est pas tellement pour écouter ce que t’as à dire en fait. T’as l’impression que c’est un jeu pour eux. Il faut juste trouver une raison pour dire : lui il est pas mineur.

Par exemple il y a des gens qui se trompaient sur la date de naissance de leurs parents, c’est possible, en Afrique on nous demande pas en fait. Moi par exemple on me demande le jour du décès de mes parents. Je connais l’année, le mois, mais j’ai pas besoin de connaître le jour ! Mais il faut que tu saches ça.

Tous les jeunes qui étaient là ils se sentaient vraiment, vraiment mal dans cet environnement. On avait l’impression d’être des gens suspects, d’avoir fait quelque chose de mal, je sais pas comment expliquer ça. C’était vraiment comme un interrogatoire de police. Et on ne pouvait pas sortir.

– Donc t’es tombé dans les pommes en allant à Flunch tu disais ?

Oui, donc j’ai été à l’hôpital. J’y ai passé une journée et demie. Après ils m’ont mis dans un centre fermé pour adulte, en attendant de trouver une place dans un hôpital pour enfants. Puis ils m’ont transféré à l’UCHA [Unité de crise et d’hospitalisation pour adolescent, ndlr]. Non j’étais vraiment très mal, j’avais des idées suicidaires. J’étais tellement mal qu’ils m’ont mis dans une salle fermée. Je savais plus où j’étais, je me réveillais au milieu de la nuit en criant. Je suis resté là peut-être cinq jours.

Le 6 janvier 2017, à Chalôns-en-Champagne, Denko Sissoko, un Malien de 16 ans, se jette du 8ème étage de son Centre d’Accueil et d’Orientation pour Mineurs Isolés Etrangers (CAOMIE) : pour lui, la pression était trop forte.
 

– Les travailleurs du DDAEOEMIE ils sont venus prendre des nouvelles ?

Non ils sont pas venus… Si, ils sont venus me dire que j’avais été évalué majeur. C’est ça qu’ils sont venus me dire. Je sais pas comment expliquer ça. J’avais qu’une envie à ce moment là c’était mourir, j’avais plus aucune force pour me battre.

– Ils t’ont dit pourquoi tu avais étais évalué majeur ?

J’écoutais plus rien en fait. J’étais mal. Pour moi à ce moment là, j’avais plus rien à faire sur terre. Après ça ils m’ont remis dans une salle fermée, sécurisée, car ils disaient que dans la chambre je pouvais me faire du mal.

C’est après ça que des assistantes sociales de l’UCHA ont parlé de mon cas au procureur. Le procureur a fait une ordonnance de placement, comme quoi je devais être pris en charge, et conduit à Bordeaux dans un foyer. Je suis reparti au DDAEOEMIE parce qu’il fallait attendre une date pour repartir à Bordeaux.

Quand je suis sorti je me sentais mieux en fait, j’avais de l’espoir ; aller dans un foyer, avoir accès à des formations… Tout ce que je voulais, c’était être loin de tout ce que j’avais vécu, être dans un endroit où je peux avoir des projets, être posé, tranquille, plus avoir de problèmes. Quand vous quittez votre pays, avec tout ce que vous avez traversé, vous avez que la rage de réussir en fait, vous voulez revenir à l’école, vous voulez avoir un avenir. Le fait que j’avais cette occasion d’aller dans un foyer, pour moi, c’était tout ce que j’avais toujours espéré. J’étais content.

De retour au DDAEOMIE, un des éducateurs m’a dit : « T’as fait une scène de comédie pour aller à l’hôpital« . C’est ce qu’il m’a dit. J’étais tellement choqué…

Là-bas, j’encourageais les jeunes qui étaient encore dans l’attente des résultats. Je suis devenu une sorte de référence quoi. J’essayais d’aider comme je pouvais. Les gens ils arrivent, ils savent même pas où aller. Je sais pas si vous pouvez vous imaginer. Ils n’ont personne en France. Y’a des jeunes qui ont été mis dehors à 7h du matin, sous la pluie. Ils vous disent même pas où vous pouvez aller, que vous pouvez faire un recours, ils disent ça à personne. Tu vois quelqu’un prendre son sac à dos, depuis ta fenêtre tu le vois sortir, tu sais même pas où il va. En allant au Flunch tu le retrouves assis-là… Ca fait mal de voir ça en fait.

Après, ils m’ont envoyé à Bordeaux. Ils m’avaient dit que j’allais être dans un foyer. Le matin j’ai pris mes affaires, ils m’ont conduit à la gare, puis avec un autre jeune Malien de 17 ans je suis allé à Bordeaux. On a été accueilli par notre éducateur là-bas. Il nous a fait rentrer dans sa voiture, et là il nous a dit « Voilà, vous avez eu une OPU [Ordonnance de Placement d’Urgence]. Mais ici, à Bordeaux, on fonctionne d’une autre manière. Que vous ayez une ordonnance ou pas, on vous réévalue. Vous allez passer devant une inspectrice du Conseil Général, c’est elle qui décide si elle envoie votre dossier ou pas devant la juge des enfants. » Il nous a dit aussi « A Bordeaux, on prend très peu de jeunes. » Je me rappelle encore ce qu’il m’a dit ce jour là « On prend très peu de jeunes. » Vous imaginez ? Du sommet, vous tombez… Comme ça.

« Du paradis à l’enfer »

Quand j’étais à l’hôpital ils m’avaient fourni des habits, une valise… J’étais propre à la sortie. Ils m’ont vu venir comme ça, ils se sont dit « Non, toi, t’as pas l’air de quelqu’un dans la difficulté… » C’est ce qu’ils m’ont dit. Moi, on m’a donné des habits à l’hôpital, j’ai des infirmières qui m’ont acheté des habits, des livres même… Je suis arrivé j’étais propre quoi. Donc ils m’ont dit « T’as pas l’air de quelqu’un qui est dans la difficulté, mais bon, on va voir.« 

Je sais pas comment dire, j’avais l’impression d’avoir été transféré directement du paradis en enfer. Je savais même pas quoi dire quoi, j’étais tellement stressé. Ils nous ont donné des tickets Flunch, et on a rencontré d’autres jeunes, ceux qui vivaient là bas. Ce qu’ils nous disaient était incroyable. Quand ils vous racontent les interrogatoires qu’il y avait là bas… Ils les menaçaient : « Si vous mentez on vous conduit à la police« , des trucs comme ça. Je comprenais rien en fait. J’ai même pas eu le courage de manger. Ils ont partagé des tickets de bus pour qu’on rentre.

– T’as d’autres informations sur les interrogatoires du DDAEOMIE de Bordeaux ?

D’autres partaient pour faire des tests osseux, on les menaçait de les envoyer au Centre de Rétention Administrative, d’autres ils se faisaient compter les dents… comme des animaux en fait. C’était une terreur, on ne savait même plus où on était, si on était des hommes ou si… Moi je me demandais : mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter tout ça ? L’image que j’avais de la France… C’était plus ça en fait. J’étais découragé.

« Ca fait quoi de manger trois fois par jour ? »

Moi déjà je suis quelqu’un de très sensible dans l’environnement ou je suis. Je parviens un peu à lire sur les traits du visage ou à analyser ce que tu dis. Par exemple t’es au Flunch un éducateur veut te faire une blague et te dit « Alors, ça fait quoi de manger trois fois par jour ? » Ca fait mal.

Après on peut te dire « Ecris ton nom. Là il voit que t’as une belle écriture, il te le dit puis te redemande en quelle année tu es né. Tu lui dis la date et il te demande si tu es sûr. Mais toi tu te demandes toujours le rapport entre ça et l’âge. Tu trouves pas. Et les gens qui se sont fait compter les dents…

Là-bas aussi ils ne fonctionnaient qu’avec des clichés. Le bon mineur c’était quelqu’un qui est sous-scolarisé, qui doit pas bien s’exprimer. Qui ne doit pas bien réfléchir. Parce que des fois c’est arrivé qu’on parle de sujets… La vie m’a amené à me poser des questions sur des trucs. Je cause avec des éducateurs, je leur donne mon point de vue. Ils trouvent ça très intéressant… puis ils se disent c’est pas possible qu’un mineur puisse réfléchir comme ça.

Parmi les gens qui ont été pris à Bordeaux il y avait un seul Noir. De tous les Noirs qui sont passés là aucun n’a été pris. Il y avait des Indiens, Pakistanais, Albanais, mais tous les noirs qui passaient là eux ils avaient juste une idée calée c’est que ce n’étaient pas des mineurs. Impossible que ce soit des mineurs. Et il fallait juste trouver un petit motif pour dire qu’il n’étaient pas mineurs. C’est comme un jeu, il fallait trouver juste une raison pour coller et remplir une fiche en disant « Voici ce que nous on a observé.« 

Le lendemain, j’ai dit : faut que j’appelle l’hôpital de Toulouse. Je leur ai expliqué. Ils ont appelé le DDAEOMIE de Bordeaux, ils leur ont expliqué que j’avais été hospitalisé, que j’étais un peu fragile et tout. Après ça le Conseil Départemental m’a convoqué dans leurs bureaux et ils m’ont menacé. « Pourquoi t’appelles ? Tu peux venir nous parler directement ? Pourquoi est-ce que t’appelles là bas ? Même si on te met dehors ici c’est pas la fin du monde, tu peux demander l’asile, et quand tu demandes l’asile t’as 300€ par mois, est-ce que 300€ c’est pas suffisant pour toi ? » Mais ils comprenaient pas que c’est pas ça qui m’intéresse en fait, d’avoir 300€ ! Je suis pas venu en France parce que je voulais de l’argent, je suis venu parce que je voulais avoir une éducation. Je voulais avoir un travail et un avenir pour moi-même, c’est pas avec 300€ que je vais me construire un avenir.

J’ai pété les plombs. J’ai tellement pété les plombs qu’ils ont été obligés d’appeler l’ambulance. J’étais dans un état de stress pas possible, je menaçais de me jeter par la fenêtre. Ils m’ont maîtrisé, ils ont appelé une ambulance qui m’a amené à l’hôpital. Ils m’ont mis dans l’unité de jeunes, j’ai fait un mois là bas et personne n’est jamais passé, ils n’ont jamais appelé pour avoir de mes nouvelles. Les médecins m’ont dit : ils n’ont jamais appelé. Si, ils leur ont demandé si je pouvais être évalué directement à partir de l’hôpital. Les médecins ont refusé.

– C’est dur ce que tu racontes, tu veux faire une pause ?

Non, ça va… j’ai appris à vivre avec. A ce moment là, mon état dépendait de ma situation en fait. Je me posais beaucoup de questions. Je me disais : à quoi ça sert de me battre, d’être pris à chaque fois pour un suspect ? Je me demandais bien ce que j’avais fait de mal. J’ai rien fait de mal, pourquoi je dois être traité de la sorte ?

Là ils ont accéléré mon évaluation parce que j’étais là depuis plus d’un mois. Ils m’ont d’abord envoyé dans le bureau du chef du centre, il s’est présenté et m’a dit qu’il était responsable d’un foyer et responsable du SAMI [Service d’Accompagnement des Mineurs Isolés] de Bordeaux. Il m’a demandé d’écrire mon nom sur une feuille. J’ai écrit mon nom. Il me dit : « T’écris bien. » Il me regarde droit dans les yeux il me dit : « T’écris bien. » J’ai dit ok…

Après il me donne une carte il me dit « Par où t’es passé ? » Je lui ai dit « Je suis passé par le Nigeria, par le Niger, par la Lybie, le Maroc… » Il m’a montré la carte, il voulait que je précise. C’est des questions, c’est compliqué, je suis venu avec une personne qui connaissait le trajet du coup moi je suivais ! Je peux pas t’expliquer, c’est comme moi je suis allé à Saint-Lary dernièrement, si tu me demandes par quelle ville je suis allé à Saint-Lary je peux pas te dire ! J’étais incapable de lui dire concrètement par quelles villes j’étais passées. Il me dit « Ok c’est bon. » La manière dont il me regardait, la manière dont il me dit « Ok c’est bon j’ai eu les informations que je voulais » je sentais que ça allait aller mal pour moi. J’essayais de m’encourager en me disant que j’avais une ordonnance de placement.

Le lendemain j’ai continué les évaluations, mais à chaque fois que je parlais, je craquais. C’est tellement compliqué de devoir redire la même chose tout le temps en fait, quand tu vis des situations difficiles c’est pas des trucs dont t’as envie de parler tout le temps. Mais tout le temps on te repose la même question.

J’ai fait les épreuves pendant plusieurs jours. Parfois, ils reprenaient les questions mais dans un autre ordre. « Quel jour t’es arrivé en France ? » Je sais que c’est le 11, mais si tu me demandes si c’est un dimanche ou un mercredi je sais pas ce que je peux te dire. Je sais pas quel jour je suis arrivé. Ils te regardent… T’as l’impression que… Ca se joue beaucoup plus sur les apparences en fait. Quand tu lis sur leur visage tu sens qu’ils se retiennent de te dire « Tu me racontes des conneries. » Y’en avait d’autres ils sortaient des évaluations ils étaient en pleurs.

« Si t’as un cœur , tu fais pas ça »


- T’as rencontré des éducateurs qui avaient l’air mal à l’aise de faire ce boulot là ou bien ils avaient l’air tout à fait…

Moi, mon propre avis, après chacun se fera sa propre idée, jamais je pourrais me sentir à l’aise de faire un boulot comme ça. Je préfère être au chômage que de faire ça en fait. Si t’as un cœur tu fais pas ça. Tu fais pas ce boulot là. S’ils sont là c’est que… Enfin… Je sais pas si je vais dire aucune dignité ou aucun cœur mais, voilà. Eux ils se plaisaient bien à le faire, ils étaient habitués avec ça. Pour eux c’est jamais de leur responsabilité, c’est toujours la faute à l’ASE [Aide Sociale à l’Enfance], au juge… « Nous on fait seulement ce qu’on nous dit« . Mais après, à un moment donné quand t’es pas d’accord avec quelque chose, tu trouves que c’est injuste, tu te retires ! Tu restes pas là. Si tu restes là ça veut dire que t’approuves ce qui se passe.

« Comme un juge qui vous donne votre peine de mort »

Un jour il a fallu que je voie l’inspectrice du Conseil Général, parce que tout le monde y passe devant l’inspectrice, c’est elle qui te dit si oui ou non t’es pris en charge. Elle était très froide. « Je vois ici que t’as été à l’hôpital, pourquoi ? » Je lui ai dit que j’avais des problèmes, c’est la seule chose que je lui ai dit. Elle m’a dit « Ok« , et je vous dis mot pour mot ce qu’elle m’a dit car ça je l’ai pas oublié, c’est une phrase que j’ai pas oubliée, c’est comme un juge qui vous donne votre peine de mort. Elle m’a dit : « Nous ici on est un service chargé de l’évaluation, de l’orientation et de l’accompagnement des mineurs isolés, on prend des enfants d’un certain âge jusqu’à la veille des 18 ans. Vous, j’ai aucune raison de vous considérer comme un mineur. Ce que vous allez faire, vous allez voir votre éducatrice, elle va vous donner un bon pour que vous alliez à Paris. » C’est tout ce qu’elle m’a dit. Elle m’a pas donné de raison, ni rien. J’ai pas trouvé l’utilité de demander parce que qu’est-ce que ça change ?

Quand ils m’ont mis dehors, j’ai été m’asseoir à la gare, je réfléchissais dans ma tête. Y’a des amis qui sont rentrés dans le train, ils ont été à Paris ou dans d’autres villes, mais j’ai dit : moi je vais pas continuer à faire l’aventure comme ça, pour aller où ? Tu sais même pas si là-bas ça va pas être pareil. Je suis resté là jusqu’au matin.

Après une idée m’est venue, je me suis dit que j’allais rentrer à Toulouse, au moins j’ai une ordonnance de placement là-bas. Je suis rentré à Toulouse et j’ai directement été à la Croix Rouge.

Une dame là-bas m’a amené à la police, qui a fait des réquisitions et m’a amené au CDEF [Centre Départemental de l’Enfance et de la Famille, un foyer pour mineur-es.] à Launaguet. Le lendemain ils m’ont pris dans le bureau ils m’ont dit qu’ils avaient eu le SAMI mais que je pouvais pas rester là. J’ai dit « Mais j’ai une ordonnance de placement, ils m’ont envoyé à Bordeaux, la moindre des choses c’est qu’ils me trouvent une place !« 

« Le 115, ils ne prennent pas de mineurs »

Un éducateur m’a dit qu’il allait m’aider, qu’il y avait la possibilité de faire un recours [Les jeunes ont le droit de saisir le/la juge des enfants pour faire reconnaître leur minorité, mais rares sont celleux qui ont l’info…]. Et il m’a dit qu’il connaissait un bon avocat, qu’il allait m’accompagner. Il m’a amené à l’île du Ramier [l’Espace social du Grand-Ramier est un lieu d’accueil des personnes en grandes difficultés qui propose de la bouffe et un point d’eau. Une carte est délivrée aux usagers après une évaluation sociale qui permet l’accès aux différents services] et là bas c’était compliqué car ils ne prennent pas de mineurs. Même le 115 ils refusaient parce qu’ils ne prennent pas de mineurs. Moi je n’avais aucun document. J’étais entre deux, d’un coté considéré comme majeur et de l’autre considéré comme mineur.

Du coup je me suis retrouvé dans la rue. Et c’est ce soir là que j’ai pu avoir maître X. J’ai passé la nuit dehors et le lendemain je suis allé dans son bureau et je lui ai expliqué la situation. Il m’a dit qu’il allait saisir le juge des enfants, sauf que ça prendrait du temps. Je suis resté deux semaines dehors. C’était au début de l’hiver, il faisait très froid et je n’avais même pas de pull adapté.

« Profite juste de l’instant, ne pense plus à après »

Par hasard j’ai trouvé quelqu’un au Ramier qui avait un oncle ici qui pouvait m’héberger. La première nuit c’était comme le paradis, je dormais sur un lit au chaud. C’est quelque chose que j’avais pas eu depuis longtemps. C’était trop bien, j’ai tellement bien dormi et tout. Je me disais : « Profite juste de l’instant, ne penses plus à après. » J’ai pu rester quatre nuits dans cet appartement.

J’ai fini par rencontrer Julie, du collectif AutonoMIE. Puis Lola. Elle était scandalisée par mon histoire. C’est elle qui m’a proposé de venir chez elle, où elle vivait avec son compagnon. Lola, c’est vraiment une belle rencontre. Ils m’ont très bien accueilli. Elle m’a aidé, quoi.

C’est Lola qui m’a dit qu’on allait faire autrement avec l’avocat, parce qu’avec Maître X, c’était pas facile, il faisait à son rythme quoi. On est allé-es au CIO [Centre d’Information et d’Orientation, un service rattaché à l’Académie de Toulouse] voir pour mon orientation, essayer de trouver un établissement. Histoire de pouvoir commencer l’école. Elle était trop gentille avec moi, vraiment serviable et tout. C’est une personne que je considère un peu comme ma mère maintenant. On est allés au CIO pour parler de plusieurs formations mais quand on y est allés il n’y avait plus de place dans les lycées. J’étais désespéré parce que je me disais que le temps passait et que mon recours n’allait pas assez vite.

« J’avais 16 ans le 20 juillet »

Finalement Maitre Y, ma nouvelle avocate, m’a dit qu’on allait passer chez la juge. J’étais content mais stressé, parce que je me demandais ce que j’allais faire si ça ne marchait pas. Après tout ce que j’ai traversé, si on me donne encore une mauvaise nouvelle… Je me posais beaucoup de questions. On est allé-es au tribunal. Il y avait une représentante de l’ASE [L’Aide Sociale à l’Enfance] et on est passé-es devant la juge. La juge a dit qu’elle me plaçait pour quatre mois, le temps que les enquêtes complémentaires puissent être faites. Je lui ai dit que mes document avaient été authentifiés par la PAF, la police aux frontières, et qu’il n’y avait aucun problème. Et c’est là qu’elle a dit que j’aurais dû être placé depuis le 19 juillet. J’avais 16 ans le 20 juillet. L’avocat m’explique : « En France quand t’es placé avant tes 16 ans, au moment d’avoir un titre de séjour à 18 ans c’est de plein droit, c’est automatique« .

La juge ne comprenait même pas pourquoi je revenais, pourquoi on m’avait envoyé à Bordeaux. C’était vraiment du n’importe quoi en fait, elle comprenait rien sur le dossier. Elle m’a dit qu’elle me replaçait sur un autre foyer, elle m’a demandé ce que je voulais, c’était scandaleux vu mon état de santé, elle m’a dit que le mieux c’était que je me rétablisse. Moi j’ai dit que tout ce que je voulais c’était retourner à l’école. C’est ce que je veux. Je suis venu en France pour avoir une éducation, c’est pour ça que je suis là. Il faut que je retourne à l’école. Elle m’a dit « Ok ça va se mettre en place avec ton foyer.« 

« Voilà mon histoire »

Voilà, mon histoire. C’est comme ça que j’ai eu une place dans un foyer. C’était… je ne sais pas comment on dit… La fin d’un cycle. Je revenais de l’enfer. Quand je repensais à tout ce que j’avais traversé pour en arriver là… J’étais tellement ému que j’étais en larmes.

Mais je savais que dès que j’arriverais au foyer, il fallait que je me batte pour arriver à l’école. Chaque jour je parlais de ça. Je lâchais pas l’éducateur. Parce que les autres qui étaient au foyer, ils prenaient leur sac et ils allaient à l’école. Chaque fois, tu les vois à ta fenêtre, t’es triste, je me disais : il faut que j’aille à l’école, il faut que j’aille à l’école. Et chaque jour j’étais derrière le rideau, et l’éducateur me disait non on va appeler demain et le lendemain je lui redemandais… Surtout que le temps passait. Déjà c’était novembre et si je n’y allais pas qu’est-ce que j’allais faire ? J’insistais jusqu’à ce qu’ils appellent devant moi. Actuellement, je suis parmi les meilleurs de ma classe.

– Quel niveau scolaire t’avais avant d’arriver ?

J’ai arrêté en 2013. Après le décès de ma grand mère… Parce qu’il n’y avait plus personne pour payer. J’ai pas connu mon père. Après ma mère elle est morte en 2011 parce qu’elle était malade. Elle avait le VIH. Ce qui m’a vraiment fait quitter mon pays c’est que j’ai connu trop d’injustices là-bas. Trop d’injustices. Ma mère n’avait pas les moyens de payer son traitement, et son état s’est aggravé. Je l’ai vu mourir à petit feu. C’est des images qui m’ont marqué.

Et après il y a ma grand-mère, deux ans plus tard. Dans un accident de moto. Elle est arrivée à l’hôpital vivante. Mais sauf que comme elle n’avait pas d’argent, ils l’ont laissé se vider de son sang. Parce qu’au Cameroun il n’y a pas de sécurité social, non, t’es malade t’arrives tu donnes l’argent on te soigne. Si t’en as pas ils te gardent pas et c’est comme ça.

– T’avais quand même accès à l’école ?

On vivait dans un foyer polygamique. Mon grand-père avait trois femmes. C’était compliqué. On gagnait pas trop d’argent… Mais après moi je suis fils unique. Ils s’occupaient de moi. Ma grand-mère faisait du petit commerce, elle faisait tout, et j’ai manqué de rien. Depuis que je suis tout petit, elle a tout fait pour que j’aille à l’école. Et je l’ai encouragé parce que j’étais bon à l’école. Elle faisait tout pour que je ne manque je rien. Je ne manquais de rien. J’avais toujours mes cahiers de l’école tous mes livres, je mangeais tout le temps. Elle voulait que je sois quelqu’un en fait.

« T’as l’impression que t’es sauvé, mais c’est même pas encore le début du calvaire »

Et je joue au foot aussi, quand je rentrais de l’école direct je jouais au foot. Ils m’aimaient. Ils m’ont donné tout l’amour. Après, le destin a voulu que les choses se passent comme ça. Donc du jour au lendemain ma vie a basculé. Il n’y avait plus personne pour financer ma scolarité. On m’a mis à la porte à la fin du deuxième trimestre parce que j’avais pas payé. J’avais presque fini ma 4ème.

La personnes avec qui j’ai fait le trajet c’était un Congolais, coiffeur. Il avait le projet d’aller en France. Il m’a dit qu’il connaissait un peu le chemin, qu’il avait des amis là-bas et que ça se passait bien. Moi je pensais pas que ça allait prendre autant de temps. J’ai mis 6 mois. Au fur et à mesure que t’avances c’est tellement dur, parfois tu dors dans la rue. Tu dors sans manger. C’est dur. A un moment donné t’es à mi-chemin t’as envie de rentrer. C’est tellement dur en fait tu peux pas partir ni avancer. Tu vois les gens qui à cause des accidents de parcours meurent. Moi pendant mon trajet j’ai vu des accidents de voiture, on vous parque dans des pick-up, par cinquantaine les passeurs ils vous mettent. Après y’a un tonneau, y’a des blessés, des blessés graves, des gens ont le pied coupé, j’ai vu des cervelles, j’ai vu des trucs… horribles en fait. T’es obligé de laisser les gens là, y’en a qui sont presque encore vivants et tout, t’es obligé de les laisser car il faut partir. Moi je me dis, face à cette situation qu’est-ce que je vais faire en fait ? Je peux pas rester avec eux car si je reste avec eux je me conduis à une mort certaine. En même temps je trouve cruel ce qu’il se passe là en fait. Donc voilà y’a beaucoup de choses que les gens ils savent pas. Tout ça c’est des trucs qui m’ont traumatisé.

Après quand t’arrives ici, t’as l’impression que t’es sauvé, mais c’est même pas encore le début du calvaire. C’est encore une autre manche.

Je sais pas si les gens s’imaginent qu’un jour un matin tu te lèves, tu laisses tout l’environnement qui t’a vu grandir, tu laisses ton quartier, tu laisses tes amis, tu laisses ta vie en fait ! Tu laisses tout ça pour partir dans une aventure où tu sais même pas si tu vas arriver. Il faut comprendre que beaucoup qui arrivent ici c’est pas qu’ils ont choisi en fait. Ils ont pas fait ce sacrifice parce qu’ils voulaient, mais parce que la vie les y a contraint.

Tous ces mineurs qui sont là, si tu parles avec eux, ces gens ont la volonté de réussir t’as même pas idée en fait. Moi, je me connais, j’ai la rage, je veux réussir, je veux apporter quelque chose. Tous ces gens, moi je trouve même que c’est une chance pour la France en fait. Parce que c’est des gens qui ont vraiment la volonté de réussir. Il suffit juste de leur laisser une opportunité. Beaucoup ne s’aperçoivent pas de ça en fait, on les traite d’une manière…

Moi, je peux pas conseiller à un ami de venir, de prendre tous ces risques là. En même temps qu’est-ce que je lui dis ? Si je lui dis de rester, qu’est-ce que je lui propose après en fait ? Il n’y a rien. C’est pour ça que l’association [AutonoMIE] aussi elle a un volet qui est de lutter contre toute forme de néocolonialisme qui existe. Encore un cas : moi j’étais dans une petite ville à l’ouest du pays, une des régions, sinon la région la plus riche du Cameroun en fait. Y’a des minerais, y’a de la forêt, y’a des entreprises qui travaillent là, des Chinois, des Français, des Allemands, qui exploitent le bois, les minerais. Y’a des enfants qui travaillent dans ces mines pour chercher de l’or et tout. Tu viens voir dans les grandes boutiques ici les gens se pavanent avec des bijoux et tout ils savent pas d’où ça provient. Y’a du bois qui sort tout le temps là, et même où ils exploitent du bois y’a pas de route. Y’a du bois mais y’a même pas de table. Moi quand j’allais à l’école j’étais obligé de rester debout, parce que y’a pas de banc en fait. Or y’a la forêt là, mais tu vois les entreprises ils exploitent tout le temps… Ils exploitent et où va cet argent ? Je sais pas où il va, y’a pas d’hôpitaux y’a rien, les gens n’ont aucune perspective d’avenir. Encore une fois je parle d’un truc que j’ai vécu, par exemple par rapport à ma grand-mère. T’arrives à l’hôpital, juste parce que t’as pas l’argent tu te fais abandonner, tu saignes, tu meurs et tout, personne fait rien, c’est normal, c’est devenu normal au Cameroun. On dit : encore une femme qui est arrivée à l’hôpital et qui a pas eu de soin, elle est morte, tranquille. Aucune mesure, rien du tout. Ma mère c’est pareil, y’a pas eu de soin. Les gens détournent l’argent. Mais c’est avec la complicité de tous ces gouvernements là en fait, y’a des choses qu’il faut que les gens sachent.

Y’a des trucs que les gens disent qui blessent en fait. « Rentrez chez vous« , des trucs comme ça. « Qu’est-ce que vous faites en France ? On peut pas accueillir toute la misère du monde » etc. Il faut que ces mêmes gens qui disent qu’ils ne peuvent pas accueillir la misère du monde ils nous rendent l’Afrique au moins. Parce que l’Afrique ne nous appartient pas. Au Cameroun y’a que des multinationales. Elles fleurissent là-bas chaque jour. Elles se font des millions.

Mineur-es isolé-es étranger-es : en Haute Garonne, le parquet fait tourner la fabrique à sans-papiers à plein régime

Le collectif AutonoMIE s’interroge : jusqu’où ira le parquet de Haute Garonne dans son acharnement contre les mineur-es isolé-es étranger-es (MIE) ? Alors que des inquiétudes se font entendre quant à la montée du Front National et à sa possible victoire dans les urnes, ses idées et ses valeurs sont déjà bien en place au cœur de nos institutions. A Toulouse, les MIE en payent le prix fort.

Lundi 3 avril, au palais de justice de Toulouse, un jeune malien placé en foyer depuis deux ans était jugé en comparution immédiate pour « escroquerie à l’aide sociale à l’enfance en prétendant être mineur isolé alors qu’il serait en réalité majeur ». Convoqué à une audition par la police aux frontières (PAF) suite à sa demande de titre de séjour (déposée pour pouvoir commencer un apprentissage [1]), il a été immédiatement placé en garde à vue et soumis à un relevé d’empreintes ainsi qu’à un test osseux. Il a passé le week end à la maison d’arrêt de Seysses, une prison pour adultes. Son acte de naissance avait pourtant été authentifié et par la PAF et par les autorités maliennes.

« Ils prennent la place de nos mineurs »

Devant un dossier vide, le procureur de la république n’a pas hésité à livrer un plaidoyer politique trahissant les véritables fondements de ces poursuites. S’appuyant sur un article du journal « Le Figaro », il a affirmé que les MIE représentaient un « véritable poids pour la France », que l’escroquerie à l’aide sociale à l’enfance était devenue un « sport national », et, pour finir, que ces jeunes prenaient la place de « nos » mineur-es.

Hélas, ces propos ne constituent en rien un dérapage. Ils font écho aux positions et agissements du parquet que nous observons depuis des mois. Un autre jeune dort actuellement en prison, à Seysses, et des dizaines d’autres sont poursuivis au pénal.

AutonoMIE rappelle que le droit français, conforme en cela à la Convention internationale des droits de l’enfant, ne distingue pas les mineur-es isolé-es étranger-es des mineur-es isolé-es « nationaux ». Tout enfant qui est temporairement ou définitivement privé de son milieu familial a droit à une protection et une aide spéciales de l’Etat [2].

Le parquet ouvre systématiquement une enquête pénale contre les MIE qui réclament à l’Etat la protection qu’il leur doit

Aussi illégale soit-elle, cette distinction est à la base de toute la politique sociale et pénale du département en matière de protection de l’enfance.

Dès leur arrivée à Toulouse, les jeunes sont dirigé-es vers le DDAEOMI (Dispositif Départemental d’Accueil d’Evaluation et d’Orientation des Mineurs Isolés [3]), où des éducateur-ices zélé-es ont pour travail de déclarer majeur-es 80% d’entre eux. Sur la base de rapports où il est écrit des choses comme : « Parle trop bien français », « Reste dans son coin », « Est trop sûr de lui », « Dit vivre dans la brousse », le procureur classe leur demande sans suite.

Tou-tes les mineur-es qui osent contester cette décision en faisant un recours devant la juge des enfants se voient poursuivis pour escroquerie. En d’autres termes, le parquet ouvre systématiquement une enquête pénale contre les MIE qui réclament à l’Etat la protection qu’il leur doit.

Lors de ces enquêtes, le doute ne bénéficie jamais aux MIE, et leurs droits les plus élémentaires sont bafoués au nom d’une gestion raciste des flux migratoires.

Pour les déclarer majeur-es et en faire des sans-papiers comme les autres, le parquet ne recule devant rien :

Le jeune refuse la prise d’empreintes et le test osseux (comme c’est son droit) ? Majeur !

Le jeune transpire lors de son évaluation au DDAEOMIE ? Majeur !

Le jeune a fait authentifier ses papiers par ses autorités consulaires mais la PAF se permet de donner un avis contraire ? Majeur !

Le jeune voit ses papiers se faire authentifier par la PAF ? Majeur ! (« Ce ne sont pas les siens ! »)

Dissuader

En Haute Garonne, le fait pour un-e mineur-e isolé-e étranger-e de revendiquer des droits est devenu, de fait, un délit.

Le but ? Dissuader les jeunes de saisir la juge des enfants, diffuser le message que les MIE ne sont pas les bienvenu-es à Toulouse, laisser un Conseil Départemental condamné 82 fois par le juge des tutelles pour sa prise en charge inhumaine des mineur-es mettre à la rue, les un-es après les autres, des adolescent-es en situation de grande détresse.

Derrière ces trois lettres, MIE, se cachent des ivoiriens, des maliens, des guinéennes, des sénégalais (…) arraché-es à leur pays et parti-es seul-es sur la route de l’exil rejoindre leur « pays colonisateur », vendu dans leurs livres scolaires comme « le pays des droits de l’Homme » [4], dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Rien ne saurait justifier l’inhumanité et l’injustice du traitement qui leurs sont fait à leur arrivée en France alors même que les traumatismes qu’ils ont subi les place dans une situation de vulnérabilité accrue.

AutonoMIE dénonce le traitement différencié et discriminatoire dont ils sont victimes et attire l’attention sur les graves violations des droits de l’enfant dont se rend coupable le parquet de la Haute Garonne.

Notes :

[1Tout est fait pour que les jeunes migrant-es n’accèdent ni aux études ni à l’apprentissage. Pour plus d’informations, lire l’article du Gisti « Droit à l’apprentissage pour les mineurs étrangers, bonnet d’âne pour le ministre« .

[3Qui n’accueille en fait que les étranger-es.

[4Ce sont leurs mots.

Le coût de nos privilèges

Mercredi 10 mai comparaissait devant le tribunal correctionnel de Toulouse un mineur isolé étranger accusé « d’escroquerie à l’aide sociale à l’enfance ».

Rappel des faits

Juin 2015, Hamidou [1] a 15 ans et arrive seul en France après avoir fui le Mali.

Suite à une évaluation socio-éducative et à l’examen de ses documents d’identité par la Police Aux Frontières (PAF), sa minorité est reconnue par le conseil départemental, la juge des enfants, le juge des tutelles ainsi que le parquet des enfants qui demande le placement.

La mesure est prise en urgence le 4 juin 2015, et l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) lui trouve un foyer. Il intègre une classe de cinquième.

Deux ans plus tard, il souhaite commencer un apprentissage. Il entreprend les démarches auprès des services préfectoraux qui relèvent ses empreintes. Elles sont identifiées par le fichier Eurodac, la base de données européenne chargée de ficher les migrant-es.

Début 2015, Hamidou était en effet intercepté à Ceuta par les autorités espagnoles. Afin d’avoir une chance d’être transféré sur la péninsule et de poursuivre son parcours migratoire [2], il donnait une identité de majeur.

La Police Aux Frontières le convoque sur dénonciation de la préfecture. Il présente son acte de naissance, authentifié par les autorités maliennes, ainsi que son passeport, constitué en France avec l’aide de ses éducateurs auprès du consulat du Mali.

On accompagne Hamidou au CHU de Purpan où des tests osseux sont réalisés en violation des textes de loi stipulant que les autorités judiciaires ne peuvent avoir recours au test osseux qu’en cas d’absence de documents d’identité valables [3].

Le test osseux, reposant sur une technique établie au début du 20ème siècle à partir de catactéristiques morphologiques d’une population nord-américaine et dont le Haut Conseil de la Santé Publique indique qu’il est à proscrire, déclare Hamidou majeur (environ 19 ans). Le logiciel utilisé, Adagos, a été élaboré en 1993 à partir de 11 séries de 10 photos [4].

Raccompagné au commissariat, les policiers demandent à Hamidou d’enlever sa ceinture. Puis ses lacets.

Après 24h de garde à vue, le parquet décide d’en faire un exemple à l’attention de tou-tes les mineur-es isolé-es de Haute Garonne qui se battent pour faire reconnaître leurs droits : Hamidou est envoyé à la maison d’arrêt de Seysses en vue d’une comparution immédiate pour « escroquerie à l’aide sociale à l’enfance. »

Lors de son audience trois jours plus tard, le procureur assume la motivation politique de ces poursuites. S’appuyant sur un article lu dans « Le Figaro », il éructe : « Les mineurs isolés étrangers sont un véritable poids pour notre société. Ils prennent la place de nos mineurs ! »

Faute de base légale pour condamner Hamidou, le président du tribunal demande le renvoi de l’affaire dans l’attente d’un supplément d’information et le place sous contrôle judiciaire [5].

Comparution immédiate du 10 mai

Un mois et un communiqué du Syndicat des Avocat-es de France plus tard, Hamidou est appelé à la barre. Le juge prévient : on va faire vite. Pas plus qu’en 2015, la PAF n’a été en mesure d’invalider les documents d’identité du jeune malien. « N’a été en mesure », ce sont les mots du procureur.

Le procureur reconnaît par ailleurs avoir reçu une lettre d’observations du Défenseur Des Droits, saisi par l’avocate d’Hamidou. Sur sept pages, Jacques Toubon dresse la liste des violations des droits de l’enfant dont se rend coupable le parquet de la Haute Garonne [6].

On comprend que le tribunal s’apprête à prononcer la relaxe [7].

La décence la plus élémentaire aurait voulu qu’après un tel fiasco, les magistrats rasent les murs. C’est se tromper profondément sur la nature de l’institution judiciaire.

Le juge donne le ton : « Vous êtes protégé sous quelle identité ? » Il sourit. Il sait que le jeune malien n’a pas saisi qu’il allait être relaxé. Et si la loi aujourd’hui doit le contraindre à prononcer cette relaxe, personne ne l’a encore fait descendre de l’estrade pour retirer sa robe. Il poursuit : « Casier judiciaire vierge… Pour l’instant ».

« Comment avez-vous obtenu votre passeport ? » Hamidou, qui avait répondu en français aux questions les plus simples, se tourne vers son interprète. Le juge le coupe et s’amuse : « Ah, quand les questions deviennent embarrassantes, on passe au… » Il ne connait pas le nom de cette langue et, vraiment, il ne dissimule pas que rien au monde ne lui importe moins.

« Pourquoi venir en France ? », « Comment avez-vous financé votre voyage ?  », « Vous avez des frères et sœurs ? Quel âge ? » Le juge assène les questions, signifiant par son langage corporel le peu de crédit qu’il accorde aux réponses du prévenu, qui n’a jamais fait que demander la protection à laquelle il avait droit. Il se moque : « Alors, quels sont vos projets pour l’avenir ? »

Le proc se sent lésé, lui aussi a envie de jouer. Il prend la parole sans attendre son tour : « Pouvez-vous nous citer la devise du Mali ? » Malgré la traduction, Hamidou ne comprend pas la question. Le juge laisse le silence s’installer, et le malaise qui va avec. Il s’en délecte longuement.

Mais l’audience arrive à sa fin, et il va falloir la prononcer, cette relaxe, il le sait. Alors, après avoir fait remarquer qu’il était pris en charge par l’ASE, il a cette phrase : « Vous savez que vous avez beaucoup de chance ? »

Il est des échanges que les mots peinent à rapporter. Il faut se figurer un homme blanc et bien portant qui regarde un enfant noir. Cet enfant a traversé la mer, a vu mourir des frères, a fait un trait sur son pays, ses amis, sa mère et son père. En France, il a connu la garde à vue et la prison. L’homme blanc, bien portant, riche de siècles d’esclavage et de colonialisme, regarde cet enfant noir droit dans les yeux et lui dit : « Vous avez beaucoup de chance ».

Puisque donc tout est possible, le procureur déclare que la France est une terre d’asile, et qu’elle l’a toujours été. « Mais depuis 2011, nous connaissons une explosion des flux migratoires. On a des gens, il faut bien le dire, qui fuient des conditions de vie inhumaines ». Il faut bien le dire. Mais faut-il en avoir quelque chose à faire ? Le monde est ainsi fait qu’une partie de nos richesses provient de pays africains dans lesquels l’espérance de vie est de 25 ans inférieure à la notre. C’est ce que l’on appelle communément l’ordre des choses [8], et, si l’on est en droit de s’en émouvoir, comment attendre de la Justice qu’elle fasse autre chose que de le perpétuer ?

Nous sommes une terre d’asile et des migrants ont abusé de ce système. Un certain nombre d’individus profitent de la protection que nous accordons aux enfants. Cependant, tout magistrat que je suis ma parole est libre et je ne suis pas obligé de soutenir l’accusation. Il y a d’autres enquêtes en cours et il y en aura d’autres à venir. Rien ne démontre que les documents du prévenu sont faux, même s’il s’est mis en difficulté tout seul en mentant aux autorités espagnoles. Il est présumé mineur selon la loi française.

Oui, parfois les lois sont mal faites. Ce n’est pas toujours qu’elles permettent de faire régner cette terreur sourde, cette loi non-écrite qui stipule que dix vies de Noirs n’ont pas la valeur d’une seule vie de Blanc. Ô si seulement nous savions tout ce que l’on doit à ces robes sombres et aux uniformes qui les secondent. A l’heure où tombent les bombes et montent les mers, combien d’années, combien d’heures pourra-t-on encore passer, grâce à eux, assis devant nos téléviseurs, le dimanche en famille, la porte fermée à double tour, loin du bruit que font les pauvres quand on les noie ?

Hamidou est relaxé, mais Hamidou pleure. Peut-être un jour est-il monté sur un Zodiac dont le réservoir était à moitié vide. Sans doute a-t-il été soumis aux travaux forcés à un moment de son périple. Sûrement ne vaut-il mieux pas savoir ce qu’il a enduré pour survivre jusqu’à nous.

Mais aujourd’hui, au tribunal correctionnel de la Toulouse, un homme qui n’a jamais eu le ventre vide, dont les ancêtres ont colonisé ses ancêtres, lui a dit qu’il avait de la chance.

Le long des côtes grècques et italiennes ; des corps sans vie. En Haute Garonne ; des enfants en garde à vue, en comparution et en prison. La guerre aux migrant-es n’est pas moins laide à regarder quand elle se pare des vertus démocratiques de la Justice que quand elle prend la forme des fils barbelés et des opérations Frontex.

NOTES :

[1Le prénom a été modifié.

[2Selon le Défenseur Des Droits, citant une fondation espagnole à but non lucratif : « Le système de protection des mineurs dans les enclaves de Ceuta et Melilla présentait des faiblesses considérables à l’égard des mineurs non accompagnés. Les enfants qui arrivent seuls à Melilla et Ceuta, admis dans le système de protection de l’enfance, étaient informés de la remise d’un permis de séjour expirant à l’âge de 18 ans, sans perspective de régularisation. Le système de protection des mineurs à Ceuta et Melilla consiste ainsi à ce que l’administration, les éducateurs des centres ou d’autres organismes finissent par conseiller aux mineurs de se déclarer majeurs pour intégrer un centre de séjour temporaire de migrants, à partir desquels ont lieu régulièrement des transferts vers la péninsule lorsque le centre se trouve saturé. En revanche, bien que les centres pour mineurs de Ceuta et Melilla soient surpeuplés, de manière générale, les mineurs non accompagnés ne sont pas transférés vers d’autres parties du territoire espagnol. »

[3Article 388 du code civil, modifié par la loi n°2016-297 du 14 mars 2016.

[4Sur un site de médecins-geek qui le propose en téléchargement gratuit, on peut lire : « Il est évident que plus personne n’utilise ce type de logiciel d’un autre âge, mais il intéressera peut-être un confrère radiologue curieux ou nostalgique. »

[5Il doit pointer une fois par semaine au commissariat.

[6Déclinés en trois points : « Sur la force probante des documents d’état civil étrangers produits », « Sur l’expertise médicale d’évaluation de l’âge » et « Sur la correspondance d’empreintes dans le fichier Eurodac ».

[7Pour être exact : le tribunal s’est déclaré incompétent (ne peut juger que des majeur-es). Nous préférons parler de « relaxe » pour des raisons de clarté dans l’écriture. Nous sommes ici dans un certain flou juridique puisqu’un tribunal correctionnel ne peut théoriquement ni condamner ni relaxer un-e mineur-e, et s’il se déclare incompétent on peut se demander quel délit il s’agit. D’autres juridictions, dans d’autres départements, parlent de relaxe.

[8Connu aussi sous le nom de Françafrique.

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