Migrant-e-s: Chronique d’une journée ordinaire à la Préfecture

Mardi 29 novembre 2016, 13h30.
Préfecture du Calvados.
Service de l’Immigration et d’Intégration, rue Choron.

Petite rue située à l’arrière de l’entrée principale, à 2 pas du centre ville, où on commence à ressentir l’effervescence des achats de Noël.
Ici, presque personne ne passe.
Ici, on est en dehors de la vie, presque en dehors du temps.
Qui a une idée de ce qui s’y passe chaque jour?
Ici, les demandeurs viennent faire valider leur attestation de demande l’asile, une fois leur dossier enregistré par l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides).
Chaque jour ouvrable, à partir de 14h uniquement. Sauf qu’on ne laisse entrer que 20 personnes à chaque fois. Du coup, les gens arrivent le matin vers 11h00 afin d’avoir une chance de passer.
Ils attendent dehors.
La qualité première d’un demandeur d’asile, c’est la patience. Et il leur en faut. Beaucoup… Aujourd’hui il ne pleut pas. C’est déjà ça. J’accompagne M… un jeune Afghan. Toujours souriant, toujours d’humeur égale. Jamais je ne l’ai entendu se plaindre.
Et il est patient…
Il vit depuis plusieurs mois dans un squat, sommairement aménagé. Pas de chauffage, bien sûr. C’est un hangar en tôle. Du coup, il y fait froid l’hiver. Très, surtout la nuit. Et chaud l’été. Très, surtout la nuit. M… ne parle pas le français et à peine anglais. Ce n’est pas facile, pour les gens comme lui, la majorité des demandeurs, d’être confronté aux arcanes administratives.
Pour moi non plus d’ailleurs. C’est le parcours du combattant et pourtant, je parle français, je suis capable de décrypter les documents et de poser des questions. Pas lui, pas eux.
Heureusement, certains sont accompagnés par des Français. On en profite pour échanger des informations.
C’est la cour de Babel. On se sourit, on communique par gestes. On arrive quand même à se comprendre, finalement.
Beaucoup de jeunes hommes, quelques couples et des femmes avec des enfants en bas âge.
Ils sont patients, eux aussi. Et donc, on attend…

14h00 : le rideau de fer se lève et là, tout le monde vient s’agglutiner devant l’entrée. A l’intérieur, le personnel aussi est dans les startingblocks.
Un employé de la sécurité s’arc-boute dans l’embrasure de la porte pour empêcher les gens de s’engouffrer. Combien sont-ils? Plus de 20, c’est sûr… 50 peut-être? Ils brandissent des papiers qu’ils ne savent pas lire. Ils essaient d’attirer l’attention : »Asile please! ».
Le Directeur du Service est là. En première ligne. Il donne l’exemple. Très calme et courtois. Ce ne doit pas être un métier plaisant tous les jours.
Demandeur d’asile non plus.
Il essaie d’évaluer les priorités. On voit qu’il y met de la bonne volonté, et même une certaine bienveillance. Mais là, ça bloque. Les personnes ne sont autorisées à rentrer qu’une par une, avec contrôle des papiers. Un jeune homme me regarde et secoue la tête d’un air résigné : 20 places… Passera-t-il aujourd’hui? Incertitude.
Dans le sas, une femme d’une soixantaine d’années se fige; elle est entrée, mais seule : son fils est resté dehors, loin dans la file. Ses larmes coulent silencieusement. Détresse insupportable.
Un homme resté à l’extérieur, Français lui, peut-être son compagnon, essaie de la réconforter. Elle parle russe a priori. L’homme est en colère, mais reste très digne. Il parle de faire venir la Presse le lendemain pour alerter sur cette situation qui se répète chaque jour.
Voilà, c’est terminé : le quota est atteint. 20 personnes. Le personnel gère du mieux qu’il peut. Peut-être ont-ils suivi une formation? Peut-être même qu’ils ont la possibilité de parler à un psychologue en cas de stress trop important?
Pas les demandeurs d’asile.
Ceux qui ont réussi à entrer ont un ticket. Ils attendent que leur numéro s’affiche et ça va assez vite. De toute façon, ils sont PATIENTS.
A la sortie, la dame qui pleurait tout à l’heure nous parle. En russe je suppose. Je ne comprends pas. Elle cherche ses mots, puis elle a un sourire et s’applique à nous dire en français : « Bon après-midi ».
Merci Madame. Comment dit-on « bonne chance » en russe?

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